Des “salons islamiques” : affirmation de la femme musulmane par le savoir religieux – L’oeil d’Alice

Émergence des “salons islamiques” pour une affirmation de la femme musulmane par le savoir religieux

Alors que les discours politico-médiatiques autour de la pratique de la séparation des sexes au sein de la  religion musulmane ont tendance à orienter leur démonstration vers une ostracisation de la femme ainsi privée d’un cadre intellectuel propice à son épanouissement et sujette à la domination d’un modèle dicté par des hommes sous couvert de règles religieuses, des initiatives sous l’impulsion de femmes remettent en question ce présupposé.

En effet, se dégage ces dernières années voire décennies, en France et dans les pays musulmans, l’émergence de mouvements féminins autonomes dont leur base et leur réceptivité grandissante parmi les femmes musulmanes reposent sur une assise intellectuelle religieuse. Le domaine religieux n’est ainsi pas une affaire d’hommes, les femmes musulmanes investissent massivement le terrain de l’apprentissage et de l’appropriation des règles du savoir, de l’ethos et de la pratique.

Ainsi, comment, dans le cadre actuel de la revendication de la mixité comme condition sine qua non à l’épanouissement et à l’acquisition du savoir pour les femmes, certaines empruntent une voie inverse de leur propre chef et forment des mouvements de structuration féminins autonomes en se fondant sur l’apprentissage religieux et la mise en exergue d’un discours de piété ?

Les conclusions et notes apportées par la suite sont le fruit  d’une enquête de terrain menée depuis le début de l’année 2015 auprès de différents groupes féminins visant à l’apprentissage religieux. Le critère retenu pour la recherche était  la condition d’être une femme exclusivement pour y participer. Au cours de l’étude, il sera question des différentes formes que peuvent prendre ces mouvements, de l’importance du collectif dans l’assimilation de l’hétérotopie islamique féminine, la place du masculin et de revenir sur la problématique du voile. Afin d’alléger la lecture de l’analyse, cet écrit se limite aux premier et deuxième  points, les autres suivront dans les prochains articles.

Une quête multidimensionnelle collective

En termes de lecture, les femmes musulmanes ont un choix large de manuels, DVD ou autres supports spécifiquement dédiés à des interrogations et des préoccupations qui sont dites propres à leur sexe. Couvertures roses, décorées de fleurs, thématiques autour du mariage, des responsabilités de la femme ou encore de ses qualités sont autant d’outils à sa disposition.  Or, la lecture ou l’apprentissage restaient souvent des activités restreintes à l’individu et non vouées à l’émergence de groupes exclusivement féminins. Cette nouvelle  donne engendre de nouvelles problématiques et de nouveaux enjeux pour les femmes musulmanes françaises qui s’approprient dès lors, loin du masculin, les préceptes et règles de leur religion.

De plus en plus de groupes féminins, formels ou informels, à visée d’apprentissage de l’islam, se créent de manière multidimensionnelle : mise en place de galas, d’événements « mondains », de concours de récitation du Coran, de repas « entre soeurs », de salons … Internet n’est pas non plus en reste puisque fleurissent sur  la toile de nombreux forums spécifiques à la femme où la condition sine qua non à la participation d’une personne est le serment devant Dieu d’être belle et bien une femme. Des forums de discussion féminins sont également mis en place via skype, paltalk ou toute autre plateforme de chat.

Les femmes se réunissent autour d’une personnalité qui mène l’apprentissage, la conférence ou le chat. Cette forme de rencontre fait échos aux salons littéraires sous l’Ancien régime connus pour avoir été tenus par les grandes dames du XVIIème au XXème siècle. L’appellation de « salons islamiques » serait dès lors adéquate pour évoquer ces cercles de femmes mues par le savoir et la volonté d’ouvrir son esprit à la spiritualité et à la culture. Elles ont déjà été observées par des sociologues et anthropologues dans des pays comme l’Egypte notamment par la chercheuse Nehaoua Sofia dans son article intitulé « prédicatrices de salon à Héliopolis : vers la salafisation de la bourgeoisie du Caire? » (1) sur les « halaqat » (cercles) réunissant des femmes des banlieues aisées du Caire, de Héliopolis ou Mohandesin pour écouter l’exhortation piétiste d’une prédicatrice. 

L’épanouissement par le savoir

Assister à des conférences ou participer à des concours d’apprentissage du coran imposent une assurance intellectuelle aux femmes concernées. Elles affirment alors bénéficier de dispositions propices à leur épanouissement. Par le développement de leurs connaissances religieuses, ces femmes affichent un sentiment de plénitude lié à la concordance entre leur vie de femmes actives, mères de famille, étudiantes, ou autres et leur attachement à leur foi.

Elles développent par là un discours de piété (2) engendrant des habitus islamiques ritualisés sources d’épanouissement de par leur inscription dans une temporalité circonscrite donnant lieu à une appropriation des règles religieuses, non plus délaissées aux seules autorités vues comme compétentes à l’instar des savants musulmans ou de tout organisme légitime ou se proclamant comme tel, sans pour autant les renier, mais ces femmes sont désormais inspirées et mues par le scripturaire qui devient réel, dont les mots prennent sens. Ainsi, elles font corps avec leur être spirituel. Le volet collectif permet alors de prendre conscience de  son évolution personnelle, de sa motivation et par ce biais les femmes se toisent, se concurrencent, « s’éliminent », se jaugent pour finalement apprécier leur propre stade d’apprentissage et s’activer vers de nouvelles recherches, un nouveau terrain de savoir, la quête de nouvelles connaissances. « L’autre » donne à voir son propre avancement spirituel.

Maintien du paradoxe ascétisme / plaisir sous-tendu par le couple piété / modernité

L’attention de cette étude se porte essentiellement sur la combinaison de la valorisation d’un certain ascétisme tout en y incorporant la quête de plaisirs  de l’instant. Cette tension fait échos à un deuxième paradoxe sous-tendant l’émergence de ces mouvements, à savoir la mise en avant de la piété inscrite dans un cadre moderne et valorisé.

Ce double paradoxe peut se comprendre dans une perspective de réconciliation temporelle. Les textes religieux comme le Coran ou la tradition prophétique, la sunna, sont étudiés et intériorisés de manière, cette fois, hétérochronique. Les femmes  expliquent d’ailleurs que ceux-ci sont atemporels et sont valables pour toute époque. Derrière ce ressenti se dessine l’idée que l’inscription de valeurs, de normes et de règles anciennes prennent vie et sens par le collectif  et au sein du groupe. L’acquisition du savoir est alors facilité et davantage encouragé qu’en apprentissage libre et solitaire, le collectif implique la réconciliation entre le double paradoxe cité précédemment puisque l’idéal hétérotopique de ces femmes, au  sens de Michel Foucault (3), prend forme dans le partage, la mise en commun, la revivification du sentiment de la oumma. Le collectif donne du relief, le féminin, quant à lui, apporte de la convivialité instaurant de fait une atmosphère plus cosie.

La forme des galas, des soirées entre femmes ou encore des remises de prix illustrent ce double paradoxe puisque se mêlent discours de piété empli d’une quête ascétique, d’un recentrage exclusif sur le cultuel, l’adoration du divin, la nourriture de l’âme par l’apprentissage religieux et en parallèle, concrètement, ces cérémonies renvoient à la recherche de modernité et des plaisirs ne serait-ce que par leur forme même reprise des soirées modernes en vogue à l’instar des Music Awards. Par exemple, lors d’une remise des prix au concours d’apprentissage du Coran à laquelle j’ai assisté, la cérémonie mélangeait exhortation à la quête intellectuelle religieuse tout en offrant des bijoux en or et argent, des crèmes pour le corps et des parfums aux gagnantes des différentes catégories ce qui demeure une invitation à l’entretien et au bien-être du corps et des sens, réconciliant alors le corps et l’esprit.

Après avoir donné un premier constat et avoir ouvert l’étude sur différents horizons, nous la poursuivrons sous l’angle du genre en se demandant dans quelles mesures le masculin est tenu à l’écart et de quelles manières.

(1) : Nehaoua Sofia, « Prédicatrices de salon à Héliopolis : vers la salafisation de la bourgeoisie du Caire ?. », Le Mouvement Social2/2010 (n° 231) , p. 63-76

(2) : Saba Mahmood, Politique de la piété, le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique, la Découverte, 2009.

(3) : Michel Foucault, Dits et écrits 1984 , Des espaces autres (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49.

Alice Gautier
Sociologue chercheuse en Genre & Religion
Blog L’oeil d’Alice

— L’opinion exprimée dans cet article ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction, l’auteur étant extérieur à Islam&Info. —

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