Charlie ? “Il s’agit d’utiliser la liberté d’expression pour réaffirmer la domination.” Asma Barlas

Charlie ? “Il s’agit d’utiliser la liberté d’expression pour réaffirmer la domination.” Asma Barlas

Asma Barlas est professeur de sciences politiques à la retraite à New York. Elle est considérée comme une “féministe musulmane”.

Des amis nous ont proposé de publier la traduction d’une de ses prises de position sur le phénomène Charlie originellement publiés par Al Jazeera en Septembre.

Même si nous nous ne partageons toutes  ses positions, cet entretien recèle une analyse et des prises de positions très intéressantes que l’on aurait voulu voir porter par certains des nôtres.

Mais force est de constater que quand l’histoire sera écrite, il sera dit qu’une féministe se sera comporté “comme un homme”. Quid de nos grandiloquents prédicateurs français… ?

 

La réimpression des caricatures de Charlie Hebdo n’est pas une question de liberté d’expression.

Il s’agit d’utiliser la liberté d’expression pour réaffirmer la domination

Le magazine satirique français Charlie Hebdo en est encore au même point : il a choisi de republier les caricatures désobligeantes du prophète Mohammed qui (****) une violente attaque contre lui en 2015. La rédaction estime qu’il est « essentiel » de les réimprimer à la veille du procès des auteurs de cette violence.

Une décennie plus tôt, en 2005, le journal danois Morgenavisen Jyllands-Posten avait également publié une douzaine de caricatures diffamatoires du prophète, republiées trois ans plus tard.

C’est la publication de ces dessins qui a, finalement, (**** ), c’est leur réaction qui est devenue le point central du «  scandale des caricatures ».

L’affront initial commis aux sensibilités religieuses musulmanes fut englouti par l’affirmation suivante : le droit des caricaturistes à la liberté d’expression et à l’humour. En fait, selon la plupart des critiques, ce ne sont pas seulement les caricaturistes qui furent victimes de la « rage islamique », mais aussi le principe même de la liberté d’expression.

Cependant, il devrait être possible de condamner la violence commise par des personnes de confession musulmane sans délivrer pour autant de laissez-passer à ceux qui diffament et vilipendent leur religion, leur prophète et leurs écritures.

Or, cela se produit rarement.

Au lieu de cela, l’intelligentsia qui tourmente les musulmans s’appuie précisément sur ses propres calomnies pour (****) violence, violence dont elle feint ensuite d’être horrifiée et surprise. Je dis « feint » parce que, désormais, quasi tout le monde sait bien que,(****), (****) aux caricatures de leur prophète dessiné en terroriste, entre autres choses.

Je dis « feint » parce que les (****) pour anathématiser tous les musulmans en tant que menace pour les identités et les valeurs européennes.

S’il est assez facile de comprendre pourquoi (****) désobligeants envers l’Islam, le prophète et le Coran, que cela dit-il de ceux qui continuent à les recycler de manière compulsive ?

J’ai longuement spéculé sur cette nécessité ailleurs, mais je ferai ici quelques brèves remarques.

Premièrement, il est difficile de concevoir comment quelqu’un – pas seulement un musulman – peut trouver amusante une caricature du prophète en terroriste/kamikaze sans considérer également le terrorisme lui-même à la légère.

Après tout, combien d’entre nous peuvent rire d’une caricature d’un kamikaze, peu importe la personne que celui-ci est censé être ?

Quant à la prétendue ironie de telles représentations du prophète, qu’y a-t-il de satirique à cela, alors que les musulmans sont déjà considérés comme des terroristes-en-devenir ?

Deuxièmement, les diffamations européennes du prophète et de l’Islam ont un pedigree bien plus ancien que la liberté d’expression et n’ont rien à voir avec l’humour.

Pour être précise, elles ont leurs racines dans l’Europe médiévale et dans l’évolution de l’image de soi des chrétiens au cours d’un millénaire.

Tomaz Mastnak, historien des Croisades, affirme par exemple que c’est au milieu du
neuvième siècle, lorsque l’unité occidentale a commencé à s’exprimer en tant que chrétienté, qu’on en est venu à considérer les musulmans comme les « ennemis normatifs » du christianisme. Jusqu’alors, ils avaient été considérés comme un groupe païen parmi d’autres et généralement ignorés – même la conquête musulmane du sud de l’Espagne n’a pas fait l’objet de chroniques de premier plan.

Au fil du temps, les chrétiens d’Europe en sont venus à voir dans l’Islam non seulement une « sinistre conspiration contre le christianisme [mais aussi] la négation totale de ce dernier […] signe du stratagème de l’Antéchrist”.

Robert Southern le décrit dans son ouvrage Western Views of Islam in the Middle Ages [Regards de l’Occident sur l’Islam au Moyen-Âge] et il attribue ce soupçon au « fort désir de ne pas connaître [l’Islam] par crainte de la contamination ».

Au lieu de cela, dit-il, même les chrétiens qui vivaient « au milieu de l’Islam » (l’Andalousie sous domination musulmane) se sont tournés vers la Bible pour l’expliquer, et c’est ainsi qu’ils en sont venus à le considérer comme l’Antéchrist. En bref, selon Southern, c’est l’ignorance et la peur de la contamination qui ont fait de « l’existence de l’Islam le problème le plus important de la chrétienté médiévale ».

Compte tenu de cette histoire, il n’est pas surprenant que les chrétiens médiévaux aient également présenté le prophète comme une idole païenne, le diable, Mahound (comme dans les Versets sataniques de Salman Rushdie), un imposteur et l’Antéchrist. Il apparaît sous de telles formes des Croisades à la Réforme, à travers une représentation d’imposteur religieux, atteignant son apothéose littéraire dans la Divine Comédie du poète italien Dante Alighieri, dans laquelle il est confiné au huitième cercle de l’enfer.

Deux siècles plus tard, il réapparaît en tant qu’Antéchrist dans l’œuvre du réformateur allemand Martin Luther, qui, bien sûr, pensait que le pape et l’Église catholique étaient bien pires. Un siècle plus tard, le juriste néerlandais Hugo Grotius, salué comme le père du droit international, le qualifiait encore de « voleur » et déclarait que, contrairement aux chrétiens, qui « étaient des hommes qui craignaient Dieu et menaient des vies innocentes… ceux qui embrassèrent le mahométisme pour la première fois étaient des voleurs, et des hommes dépourvus d’humanité et de piété ».

Avec l’arrivée des Lumières, les critiques du prophète ont également commencé à l’assaillir dans le langage laïque, comme « le pire type de … fanatique » (l’écrivain français Voltaire) et « le plus grand ennemi de la raison qui ait jamais vécu » (le philosophe allemand Emmanuel Kant).

De telles représentations n’ont cependant laissé présager aucun changement dans sa représentation comme antithèse de la civilisation européenne. S’il n’était plus qualifié d’Antéchrist, dans l’esprit des européens, il était toujours considéré comme hors de la raison et de la rationalité. C’est pourquoi je considère que les caricatures du prophète en tant que terroriste ne sont qu’une sécularisation de la figure de l’Antéchrist.

Les deux images servent, avec la même puissance, à le situer et, par extension, à situer l’Islam et les musulmans, comme les ennemis naturels de l’Europe. C’est pourquoi le fait de réduire les caricatures à une simple question de liberté d’expression obscurcit leur généalogie historique et idéologique.

Enfin, la (libre) expression est propice non seulement à la critique, à l’humour, à l’honnêteté et à la dissidence, mais aussi aux affirmations de domination et aux manifestations de pouvoir. Bien que le pouvoir se manifeste de manières différentes, son exercice est « inséparable de son étalage », comme le soutient l’écrivain américain Saidiya Hartman dans son livre Terror, Slavery, and Self-Making in Nineteenth-Century America.[La terreur, l’esclavage et l’auto-construction dans l’Amérique du XIXe siècle.]

Dans le contexte de l’esclavage en Amérique du Nord, par exemple, être capable de représenter le pouvoir était « essentiel pour reproduire la domination ». Hartman note que « la démonstration de la maîtrise d’un esclave était tout aussi importante que le titre légal de propriété de l’esclave ». Cet étalage impliquait généralement de démontrer publiquement « la domination du détenteur d’esclave et l’humiliation du captif ».

Elle prenait également la forme moins évidente d’organisation « d’innocents divertissements et spectacles de maîtrise » comme moyen pour les classes dominantes « d’établir leur domination » sur les esclaves et les dominés.

Empruntant ses arguments à Hartman, je voudrais suggérer qu’aujourd’hui, certains Occidentaux cherchent à démontrer et à reproduire leur domination sur les musulmans en caricaturant et en dénigrant à volonté nos symboles sacrés. Ils sont ainsi capables de réaliser épistémiquement ce qu’ils ne peuvent pas réaliser physiquement ou légalement. Même si ce déplacement du physique vers le psychologique rend compte des limites du pouvoir occidental, la parole fait partie intégrante de sa manifestation.

C’est pourquoi les caricatures désobligeantes du prophète fonctionnent comme des spectacles de maîtrise et comme un moyen idéologique de renforcer l’unité intra-occidentale contre les musulmans.

C’est autant à de tels spectacles de maîtrise qu’au contenu d’attaques spécifiques que les musulmans comme moi réagissent avec colère, et ce que nous condamnons n’est pas l’idée que les gens devraient être libres de parler, mais l’utilisation de la parole pour dominer et dégrader ceux qui sont déjà marginalisés ou vulnérables.

Défendre la domination au nom de la liberté ne fait que confirmer que toutes les conceptions de la liberté ne sont pas également dignes d’être défendues.

 

**** Nous avons choisi de censurer certains passages du texte conscients que partout dans le monde il pouvait être publié mais, qu’en France, il nous vaudrait des poursuites de la part d’un état liberticide et islamophobe et ce, même si nous n’en sommes pas les auteurs. Par ailleurs ils ne constituent pas pour nous le point le plus intéressant de l’analyse.

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