“Salons islamiques” : quelle place pour le masculin ? – L’oeil d’Alice

Dans le précédent article intitulé “Des “salons islamiques” : affirmation de la femme musulmane par le savoir religieux“, il a été question de développer l’idée de l’émergence d’une autonomie féminine vers un savoir islamique, savoir réputé dans la pensée commune comme plutôt dominé par les hommes voire même où les femmes seraient peu considérées et exclues du champ décisionnaire et intellectuel. Pourtant ces femmes revendiquent leur place et assurent une promulgation de ces connaissances. Or, en apparence cette appropriation, ou réappropriation, se ferait en opposition au masculin, pour ne pas dire en confrontation. Qu’en est-il dans les faits ? Comment ces femmes appréhendent le masculin? Un antagonisme de genre se crée-t-il autour de ce nouveau phénomène?

La mise à distance spatiale de l’homme

Tout d’abord, les cours, conférences ou autres formes de recherche du savoir sous-entendent une dichotomie presque chirurgicale de l’espace. Les règles pour y assister, même sur internet, sont strictes. Cette conclusion m’est apparue notamment en observant des « zones tampon » entre le champ public et l’espace féminin créé. En effet, certains espaces sont laissés vides ou presque pour permettre une séparation nette. Par exemple, une salle sépare la pièce réservée aux femmes de l’espace public lors des conférences, cours ou galas. Le personnel employé est exclusivement féminin lors de l’événement. Cette division permet une détente chez les personnes invitées. Elles osent des tenues plus légères bien qu’assez larges. Surtout, elles optent pour une toilette plus raffinée. Maquillage, soin des ongles, travail soigné de la coiffe, bijoux sont autant d’accessoires réinvestis.

Une question qui s’est posée et qui n’est pas forcément innée fut le problème des appareils photos et avant tout des téléphones portables étant donné la rapidité avec laquelle les photos peuvent être prises et reliées à internet par le biais des réseaux sociaux. Une réelle anxiété est souvent palpable lors d’événements mondains où les invitées sont nombreuses. Une prise de parole de la gérante de l’événement est souvent nécessaire pour clore tout débat ou doute sur son déroulement « pudique ».

Ce constat amène la problématique de l’image du corps féminin et de son utilisation. D’après le fonctionnement qu’il m’a été donné de voir des différents événements ainsi que d’après les propos des enquêtées y participant, les femmes souhaitent conquérir un espace dédié dans lequel leur diversité en tant qu’individu formerait une unité de genre. Ce type de réunion constitue une réappropriation de l’image de la femme dans un sens le plus paroxystique. Elles revendiquent leur statut de femme musulmane qui acquière un savoir sans la nécessité d’une présence masculine. C’est à travers cet aspect que l’autonomisation de la femme musulmane par l’intellect a pris corps. Elles sont ainsi maîtresses de leur pensée, propos et s’abrogent de tout discours archaïque ou machiste. C’est dans ce sens qu’elles revendiquent le port du voile, non imposé mais bien comme étant  la concrétisation d’une réflexion personnelle et de groupe s’inscrivant uniquement dans un champ féminin.

Les entre-deux, une réintroduction discrète du masculin

Toutefois, des éléments précis ont permis d’aboutir à la conclusion que le masculin n’est pas pour autant évincé mais que le développement de ces mouvements est inclus dans un champ varié, mixte et public. Je noterai deux événements de l’entre-deux qui créent cette nuance, à savoir l’aide de la part du personnel masculin pour la préparation physique des événements et l’inscription de ceux-ci dans un cadre masculin.

Pour commencer, dans la plupart des cas qu’il m’a été donnés d’analyser, la préparation des événements se faisait ensemble, hommes et femmes y travaillaient. Aussi bien les gérantes de l’événement que les bénévoles se mêlent au personnel masculin de l’établissement. Les conjoints de ces dernières peuvent même être sollicités. A travers cet exemple, il est donné de voir que les femmes ne cherchent pas l’éviction des hommes mais bien la mise à distance ponctuelle pour une meilleure appropriation de leur être féminin dans sa singularité tout comme dans son autonomie de groupe genré.

De même, les gérants des mosquées ou établissements d’accueil sont bien souvent des hommes. Une collaboration se met immédiatement en place entre les deux parties sans réticence. En somme, les femmes souhaitent construire elles-même le champ d’évolution des deux sexes. Selon ce schéma, elles paraissent davantage imposer la dichotomie spatiale plutôt que de la subir, elles semblent par là renverser les logiques de stigmates inhérentes à la société occidentale, c’est bien le fait d’être une femme, qui plus est voilée, qui offre certains possibles. Qu’il s’agisse d’internet, d’un gala ou de cours, les femmes deviennent maîtresses exclusives d’un espace physique ou imagée (pour le cas notamment du net). Cet investissement de l’espace concourt au processus d’autonomisation de genre dans le domaine du savoir religieux.

La progression intellectuelle religieuse des femmes musulmanes ne s’inscrit plus dans un schéma bicéphale soumission/domination mais elle transcende les cloisonnements cognitifs pré-établis rejetant cette apparente opposition. Les femmes interrogées mettent en scène et en mot un paradigme du partage. Par exemple, nombreuses furent les femmes récompensées d’un prix lors d’une cérémonie de concours de récitation du Coran qui remerciaient leur conjoint de les avoir épaulées et aussi d’avoir gardé les enfants voire effectuer quelques tâches ménagères et préparer la cuisine pendant leur absence.

La quête du savoir islamique implique dès lors une redéfinition de la division des tâches au sein du foyer. L’espace est alors bouleversé et le mari accède à des dimensions jusqu’alors peu ou pas coutumières. La cuisine ou la chambre des enfants deviennent pour quelques heures dans la semaine son propre espace d’évolution. Cette inversion des rôles temporaire valide l’idée précédente de renversement de la pensée courante pré-établie.

A travers cette mise à distance du masculin, il est désormais nécessaire d’évoquer la pudeur et quête piétiste de ces femmes. Elles cherchent à maîtriser leur image mais dans quelles mesures la pudeur influe sur la piété? Comment appréhender le port du voile dans un cadre d’imposition féminine? Ces questionnements feront l’objet d’un troisième et dernier article sur le thème des « salons islamiques ».

Alice Gautier
Sociologue chercheuse en Genre & Religion
Blog L’oeil d’Alice

— L’opinion exprimée dans cet article ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction, l’auteur étant extérieur à Islam&Info. —

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