[VIDEO] Les “sorcières” de notre époque : la chasse aux jupes longues – L’œil d’Alice

Il est question de présenter les différentes affaires d’exclusion vécue par des jeunes collégiennes ou lycéennes françaises en raison d’une jupe longue jugée comme étant un signe ostentatoire d’appartenance religieuse sous un angle nouveau, un angle historique mettant en lumière la chasse aux sorcières des XVème et XVIème siècle notamment.

Des similitudes concernant certaines caractéristiques typologiques peuvent être mises en exergue. Sachant que ces affaires rejoignent également ma première vidéo portant sur une remise en question de l’ascension sociale de la femme musulmane.

Le CCIF (collectif contre l’islamophobie en France) dénombre 130 cas de jeunes étudiantes exclues de cours pour port d’une jupe longue. Le gouvernement par la voix de Najat Valaud-Belkacem semble massivement soutenir l’initiative des établissements remarqués par ces affaires puisque la ministre de l’éducation nationale affirme qu’ils ont eu recours au discernement nécessaire dans de pareils circonstances.

Après avoir posé les éléments contextuels, je vais vous proposer une mise en perspective de ces événements avec le contexte de persécution qui s’est déroulé entre le XVème et XVIIème siècle et ayant touché les femmes européennes.

Un contexte législatif propice

Tout d’abord, le cadre législatif offre des similitudes rendant possible cette dite « chasse aux jupes longues » dans les établissements publics français.

Un bref retour historique s’impose en premier lieu. La chasse aux sorcières a débuté à la fin du Moyen-Âge, au XVème siècle et a connu son apogée durant les XVIème et XVIIème siècle. En effet, l’inquisition qui était un tribunal spécialisé relevant de l’Eglise catholique avait pour but de combattre l’hérésie, or jusqu’en 1326 hérésie et sorcellerie étaient deux sphères distinctes, ce n’est qu’à partir de cette date que le pape Jean XII a rédigé une bulle intitulée Super illius specula liant les deux termes. Après 1520, ce sont davantage les tribunaux séculiers qui règlent les questions de sorcellerie et ont engendré le déferlement le plus meurtrier contre les dites sorcières de 1580 à 1630. En tout, on compte d’après les recherches de l’historienne Anne Barstow, 200 000 procès et 100 000 exécutions.

La véritable chasse aux sorcières impliquant persécutions, bûchers, procès accusateurs a été mise en place par la bulle « Summis desiderantes affectibus » du pape Innocent VIII en 1484.

Ce qui a propulsé la chasse aux sorcières telle que nous l’entendons à notre époque fut une enquête commandée par l’Inquisition afin de reconnaître les sorcières et de les décrire. Ce document, paru en 1486 et rédigé par deux auteurs Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, est connu sous le nom de « Malleus Maleficarum » qui se traduit par « le marteau des sorcières » à noter la terminaison en « arum » qui implique le féminin donc une focalisation sur les sorcières et non véritablement les sorciers car ce manifeste soutient que les femmes à cause de leur faiblesse sont prédisposées à la sorcellerie et qu’elle sont les ennemis du genre humain.

La bulle papale de 1484 peut être mise en perspective avec la loi du 15 mars 2004 qui explicite que :

« Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. »

Ce rapprochement ne s’opère pas en terme de violence des persécutions mais il entérine un regard, la mise sur le devant de la scène d’une population qui jusque là n’était pas visible et non médiatisée. Les jeunes filles musulmanes voilées ont été dès lors visées comme exogènes au système public et à l’école laïque bien qu’elles aient ôté dans leur grande majorité le voile à l’entrée de leur école.

L’accélération de leur mise et ban et de la crispation autour des tenues féminines s’effectuent par le biais de textes législatifs officiels et officieux. La charte de la laïcité de 2013 et la circulaire Luc Chatel poursuivent cet esprit anti voile aux alentours de la sphère de l’école publique. Un document interne au rectorat de Poitiers crée une vive polémique fin novembre de l’année 2014, il révèle une liste de signes devant alerter les enseignants et le personnel dirigeant de tous les établissements scolaires afin de prévenir le radicalisme religieux. Najat Vallaud Belkacem a déclaré que depuis la rentrée de 2014, « 536 signalements de suspicion ou de faits de radicalisation d’élèves » ont été recensés. Ce document ne vise pas directement les femmes musulmanes mais il ravive la volonté d’éradiquer le moindre signe réel ou imagé d’appartenance à l’islam car force est de constater qu’une jupe longue ne peut être définie comme signe ostentatoire d’une appartenance religieuse dans la mesure où le port de ce type de vêtement ne se limite pas aux femmes musulmanes.

Analyse des caractéristiques typologiques des femmes concernées

Les caractéristiques typographiques des principales intéressées font échos à celles des « sorcières » des XVème, XVIème et XVIIème siècles.

En effet, les femmes des milieux populaires étaient les principales accusées de sorcellerie car elles étaient les plus indépendantes et exerçaient des métiers échappant aux hommes. Les femmes médecins, dépositaires d’un savoir en relation avec la guérison par les plantes, sage-femmes, avorteuses, conseillères psychologiques, enseignantes, dirigeantes politiques étaient les premières victimes de ces persécutions. Les femmes seules, veuves, étaient facilement condamnées d’autant plus si elles étaient riches, le même sort pouvait être réservé à leurs enfants à plus forte raison s’il s’agissait de filles. Ces femmes indépendantes contrecarraient l’ordre patriarcal établi par la bourgeoisie qui était florissante.

Le caractère indépendant et la différence de ces femmes les plaçaient dans une position délicate. Or, les jeunes filles voilées, en plus d’appartenir en grande majorité au milieu populaire, revendiquent une indépendance et une autonomie vis-à-vis de toute autorité masculine. Le « voile revendiqué » expression empruntée à françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar dans « le foulard et la République » paru en 1995, peut s’appliquer à ces jeunes filles qui estiment être « françaises et musulmanes, modernes et voilées, autonomes et habillées à l’islamique » et s’affirment ainsi pour une identité qui leur est propre. Cette revendication crée un paradoxe et une forme d’incompréhension puisque ces jeunes filles apparaissent en marge de la mode moderne qui prône des tenues beaucoup plus légères et près du corps.

Ces affirmations particulières personnelles se heurtent à la vision majoritaire des classes dirigeantes des établissements et à la société française qui, comme le déclarent Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar, « refoule, au nom de l’universel, toute forme trop particulariste d’affirmation ». C’est de la nature indépendante et autonome de ce type de revendication que naissent les problèmes de compréhension entre les étudiantes et la direction des établissements scolaires. Les jupes longues s’opposant à la longue histoire du droit des femmes en France pour le port de vêtements courts et serrés. Cet aspect de la femme et de la fille autre nécessite d’être approfondi et sera détaillé dans un prochain article.

Un cadre intellectuel réformateur et humaniste

Enfin, je terminerai par le cadre cognitif global de développement des phénomènes de la chasse aux sorcières et de la chasse aux jupes longues.

L’erreur courante est d’attribuer la chasse aux sorcières au Moyen-Âge, or, la vague la plus meurtrière fut réalisée pendant la Renaissance période caractérisée par l’humanisme. Alors que la période se veut moderne, tournée vers l’humain, vers la tolérance, des milliers de femmes sont conduites au bûcher. En réalité, c’est même cet élan vers la rationalité et la rigueur bureaucratique de l’Etat qui a accéléré le mouvement contre les dites « sorcières ». Cette thèse est énoncée par Ludovic Viallet dans « Sorcières! La grande chasse ». L’instauration d’un cadre administratif et bureaucratique fort nécessite de montrer à la population que ce nouvel Etat crée de l’ordre « et qui, pour ce faire, ont besoin du désordre ». De même, les guérisons par les plantes nées de pratiques ancestrales s’opposeront à la rationalité de la Renaissance et engendreront un scepticisme sur les femmes qui les proposeraient, elles seraient accusées d’être proches du diable.

Aucun penseur de l’époque ne se positionne contre les pratiques infligées aux sorcières en dehors de Heinreich Cornelius Agrippa Von Nettesheim qui sera tout de même attaqué pour soutien à la sorcellerie.

Ce cadre cognitif fait échos à la période actuelle de troubles semés par les attentats du début janvier 2015. L’Etat est face à la pression de devoir créer de l’ordre et montrer que les dérives radicalistes sont prises en charge et sont jugulées dès les premiers signes d’appartenance revendiquée à un islam visible. Les jupes longues n’étant pas en soi un signe de radicalisme puisqu’elles sont également portées par des jeunes filles non musulmanes sont érigées en tant que tel par la direction de l’école et le personnel enseignant afin de créer ce « désordre » prosélyte mettant à mal la laïcité.

De plus, au sein de l’islam et de sa représentativité, des velléités de réformisme sont avancées par certains imams ou personnalités publiques. Toutefois, elles ne se prononcent aucunement sur ces affaires voire visent davantage à un renoncement du voile et de toute tenue y étant associée à raison ou non. Ces courants se revendiquent d’ailleurs de l’humanisme à l’instar du philosophe Abdennour Bidar qui s’est exprimé sur le débat autour des jupes longues à l’école en sa qualité de chargé de mission laïcité au ministère de l’éducation nationale et qui fustige « l’attitude » des jeunes filles, leur « comportement », leur « conduite » et estime qu’elles ont fait preuve de « provocation ».

Pour sa part, Najat Vallaud Belkacem parle de « discernement » en soutenant que l’établissement a bel et bien fait preuve du discernement nécessaire. Ce mot n’est pas anodin et me permet de faire un parallèle avec ma précédente vidéo intitulée « de l’hystérie au radicalisme : ces « maladies »qui maintiennent les femmes dans un état de déficience mentale » puisque ce  terme était particulièrement utilisé contre les femmes soignées en psychiatrie, il leur était reproché de ne pas avoir le discernement suffisant pour juger de leur état mental. 

Ainsi, malgré le saut temporel entre la chasse aux sorcières et les affaires concernant les jupes longues, des similitudes de traitement sont à noter comme le cadre législatif et cognitif ainsi que les caractéristiques typologiques des femmes concernées. Bien que le spécialiste Abdennour Bidar estime que ce problème n’en est pas un et qu’il arrive quotidiennement, nul ne peut nier qu’il est nouveau et qu’il mérite de s’y intéresser. 

Alice Gautier
Sociologue chercheuse en Genre & Religion
Blog L’oeil d’Alice

— L’opinion exprimée dans cet article ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction, l’auteur étant extérieur à Islam&Info. —

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