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Jupes longues à l’école, festival de Cannes et esthétisme de la femme – L’œil d’Alice

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Jupes longues à l’école : un esthétisme de la femme hétérochronique pour une féminité non sexualisante

Force est de constater que le suivi et les usages du « dress code» s’appliquent avec plus de poids sur les femmes que sur les hommes. Le XXème siècle a été un siècle de combat féministe qui s’est notamment matérialisé par la démocratisation du pantalon et de la jupe courte. L’habit féminin a longtemps été critiqué pour être à la disposition du regard masculin en s’assignant des normes strictes voire anti-hygiéniques et douloureuses comme le port du corset occasionnant malaises et inconfort.(1) Les femmes ont acquis une certaine aisance en adoptant le pantalon qui, en outre, était un signe de pouvoir. En parallèle, l’essor de la jupe courte chamboule les perceptions de genre et l’idée de la femme désormais appréhendée comme libre et émancipée. Cette double évolution, l’une pratique prenant d’assaut l’univers et les codes masculins, l’autre à connotation plus sexualisée, a permis un panel de garde-robe plus large.

Or, la tenue vestimentaire féminine fait toujours autant jaser, qu’il s’agisse des femmes politiques à l’instar de Roselyne Bachelot, haute en couleur ou encore Segolène Royal, éternelle fidèle au tailleur court, des robes trop échancrées des actrices défilant sur les marches de Cannes, de la laïcité appelée à la rescousse des jupes longues des étudiantes, la forme, la couleur et la longueur des vêtements  féminins constituent une source inépuisable de ressources de polémiques.

La jupe longue, de l’élégance à l’obscurantisme

Personne n’a pu échapper aux tenues provocantes arborées lors du festival de Cannes par nombre d’actrices, même chez les moins jeunes. Pourtant, un élément marquant demeure la longueur des robes, pour la grande majorité longue et couvrant les jambes, seulement quelques unes laissent une large fente jusqu’au haut des cuisses laissant apparaître une partie de la jambe lorsque l’actrice déambule sous les projecteurs. Seuls les décolletés plongeants font l’unanimité. D’ailleurs, cette logique est ancienne, les décolletés féminins ont toujours eu tendance à être davantage mis en avant que les jambes des femmes. (2) 

Ainsi, concernant les jeunes collégiennes et lycéennes expulsées de leur établissement scolaire pour port de jupes longues, la différence réside dans leur intention car elles n’ont pas le même cheminement sensuel. Leur but n’est pas d’attirer l’oeil sur leur corps. De même, le haut de leur tenue porte la différence fondamentale qu’il n’est pas mis en avant par un décolleté quelconque mais bien également dissimulé du regard. Portée par ces lycéennes, la jupe longue implique un tout autre signifié. Le personnel dirigeant voire des politiques s’en sont saisis pour clamer l’intrusion d’un cheval de Troie prosélyte, obscurantiste et de signes religieux ostentatoires islamiques pénétrant dans l’enceinte d’établissements publics laïcs français.

Un fossé sépare évidemment les tenues festives de Cannes et celles d’écolières, cependant, la comparaison est tout de même pertinente dans la mesure où la jupe longue renvoie alors à deux univers diamétralement opposés selon son accessorisation et l’imaginaire reflété. Les jeunes filles interrogées déclarent même porter des pantalons de manière aléatoire. Sur les photographies, elles apparaissent habillées à la mode, portant des couleurs claires telle Sarah qui arbore une veste de tailleur rose pâle accessorisée d’un sac à main de même teinte. En dehors de son voile, sa tenue ne diffère pas de celle des jeunes filles de son âge. Elle confie d’ailleurs acheter ses vêtements dans des magasins réputés pour leur soin à suivre les tendances du moment. Les jupes longues n’ont plus la connotation d’inconfort et de restriction du corps qu’elles pouvaient avoir au cours des siècles précédents. Les femmes s’affirment et mettent en avant l’aisance de leurs mouvements.

Les jupes longues, soustraire le  corps à l’imposition du regard masculin

La jupe, à travers les siècles, malgré sa longueur et les jupons superposés, renvoyait à une forme de disponibilité de la femme vis-à-vis de l’homme renforcée par l’inexistence de dessous à proprement parler. Le pantalon a ainsi permis de rompre ce schéma de domination entre autre. La jupe, de ce fait, reflète une vision de hiérarchisation des sexes de manière inéluctable, celui qui dispose et celui dont on dispose. Or, la jupe longue assemblée à une mode et un usage modernes du vêtement (collant, legging, dessous,…) brise  ce rapport de fait et, au contraire, renverse les représentations actuelles de la femme. Désormais, marcher vêtue de la sorte n’impose plus les mêmes limites. L’activité d’une élève ne demande d’ailleurs pas d’usage spécifique de ce vêtement entrainant un quelconque inconfort ou gêne. 

D’après Joan W. Scott, historienne, les tenues associées à l’imaginaire islamique peuvent engendrer une tension  entre le paradigme culturel dominant et le modèle véhiculé par les femmes voilées qui « perturbent le protocole « normal » d’interaction avec l’autre sexe ». (3)

Au contraire donc, de nos jours, le message véhiculé par la jupe longue met en exergue la non disponibilité de la femme. Le tissu recouvrant les jambes qui sont un atout féminin incontesté et qui recouvrent une valeur essentiellement sensuelle, tranche avec la structuration plus charnelle du corps de la femme. L’habit moderne montre le corps, valorise les formes et les couleurs, alors que la jupe longue participe à une logique de dissimulation. Lorsqu’elle est portée au festival de Cannes, elle vient renforcer les décolletés plongeants alliant mystère et démonstration charnelle sensuelle.

Avant tout argumentaire religieux, la jupe longue perturbe par son intrusion « hétérochronique »  et ce, bien que d’après les principales intéressées, elle soit un outil pour s’illustrer par son intellect avant de mettre en avant son corps ce qui constituerait une norme plutôt tirée de l’époque moderne.

Vers une féminité anti sexualisante

En effet, les jeunes filles expulsées revendiquent leur féminité mais veulent avant tout être  considérées pour leurs compétences intellectuelles ou pratiques. Elles rejettent la considération de la femme-objet. Fatema Mernissi, enseignante à l’université de Rabat, réputée au niveau mondial pour ses ouvrages féministes, déclare :

« Les Occidentaux n’ont pas besoin de payer une police pour forcer les femmes à obéir, il leur suffit de faire circuler des images pour que les femmes s’esquintent à leur ressembler. Quelle importance, alors, que les vraies femmes aient eu accès à l’éducation et acquis un savoir impressionnant, si la beauté est la valeur en soi ? C’est une question de rôles, le pouvoir appartient à celui qui écrit la pièce de théâtre ». (4)

Les jeunes filles musulmanes développent l’idée d’un corps « à moi ». Leur définition de la féminité prend fin avec ce qu’elles considèrent comme appartenant au domaine du privé voire de l’intime comme leurs jambes. Cette hyperindividualisme concorde avec notre époque où l’individu est au centre de toutes relations sociales et de son schéma de vie.

Les collégiennes et lycéennes musulmanes voilées appréhendent leur corps comme féminin, en y apposant des accessoires du type sac à main, couleurs dites associées à ce genre, mais refusent toute sexualisation. Elles affirment par là entretenir un équilibre délicat entre féminité et valorisation de l’intellect souvent discrédité par le port de vêtements dits féminins. La jupe longue serait donc le moyen d’allier sa nature féminine à l’accession au pouvoir par l’éducation et l’instruction, pouvoir longtemps associé au genre masculin notamment au pantalon. 

Pour conclure, la jupe longue dérange par le signifié qu’elle manifeste implicitement notamment sa soustraction aux logiques d’imposition du regard, et du regard essentiellement masculin, bien que le féminin influe également sur la diction du corps et de son enveloppe. La jupe longue des jeunes étudiantes s’apparente à un signe religieux ostentatoire dans la mesure où elle ne permet pas la mise en valeur d’une dimension charnelle et sensuelle autre comme le décolleté. Ainsi, une tension majeure  se met en place puisque le vêtement pour ne pas être en contradiction avec la norme actuelle doit d’une manière ou d’une autre se positionner en signe valorisant les singularités féminines inscrites dans leur chair. Pourtant, les femmes concernées expliquent assumer leur féminité tout en se soustrayant à toute forme de sexualisation. Elles montrent également user d’un panel vestimentaire large et moderne. 

Le vêtement féminin et ses significations continuent d’émouvoir, de susciter étonnement, interrogations et débats. A travers ses différentes formes, le féminisme montre sa pluralité et actionne des logiques variées selon les femmes concernées. Au demeurant, la majorité d’entre elles se heurte au port du voile. Ce week-end, Audrey Pulvar, présentatrice et journaliste TV, déclarait sur twitter suite à l’interview de Diam’s, ex-rappeuse désormais voilée : « Je ne combats pas l’islam mais le voile, très grosse différence ». Ségolène Royal estimait également que voile et féminisme sont antinomiques. Pourtant, nombreuses sont les femmes musulmanes voilées à se dire appartenir à ce mouvement. Mais de par la multitude des combats et des visions de la femme  et des contradictions en résultant, ce terme n’est-il pas lui-même  démodé ?

(1) Christine Bard, Ce que soulève la jupe, Identités, transgressions, résistances, Collection sexes en tous genres, 2010.

(2) Eugénie Lemoine-Luccioni, La Robe. Essai psychanalytique sur le vêtement, Paris, Seuil, 1983.

(3) Joan W. Scott, The Politics of the Veil, Princeton and Oxford, Princeton University Press, 2007, p. 154

(4) Fatema Mernissi, Le Harem européen, Casablanca, Le Fennec, 2003, p. 240.

Alice Gautier
Sociologue chercheuse en Genre & Religion
Blog L’oeil d’Alice

— L’opinion exprimée dans cet article ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction, l’auteur étant extérieur à Islam&Info. —

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